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Il
faudra un jour écrire la chronique de l'année 1991. L'époque
était au bouillonnement. Metallica venait de sortir le "black
album" et lançait une des plus énormes tournées jamais vues
(j'en connais qui avaient décrété qu'après avoir vu le concert
de Bercy '92, on pouvait mourir en paix), Nirvana venait de
réapprendre aux jeunes le goût pour la saturation (en ceci Metallica
peut lui dire merci), Guns & Roses tournait pour "Use your illusions",
le death accédait à la lumière des médias, et puis Carcass,
et puis Cathedral, et puis Coroner, Sepultura, Pearl Jam. J'en
oublie.
Le moindre de ces événements n'est certes pas la sortie de ce
"Badmotorfinger".
L'album fut quelque peu noyé au milieu, justement, du bouillonnement
sus-évoqué.
Il vendait moins que "Nevermind", les membres du groupe n'avaient
pas de trop grandes gueules, ils ne posaient pas trop. La presse
"vendue" fut donc accueillante, mais pas euphorique. Et pourtant...
Onze ans après sa sortie, cet album passe pour ce qu'il est
: une pierre angulaire du metal intelligent. Chris Cornell et
Kim Thayill, deux sacrées têtes de lard, étaient passablement
agacés lorsque l'on insistait sur la symbiose "pageplantienne"
qui les unissait. Et pourtant, quel plus beau compliment, quelle
plus belle façon de souligner l'extrême cohérence de cet album
parfait en tout point ?
La grande force de ce disque est de faire passer une puissance
énorme sans pour autant tomber dans le lourdingue. Les morceaux
"Outshined", "Slaves & bulldozers", "Holy waters" et "New damage"
en sont une illustration évidente. Ceci grâce à une rigueur
obsessionnelle et une recherche permanente du son parfait. Pour
reprendre la terminologie automobile qui entoure le titre de
l'album, on pourrait dire que l'énorme puissance est transmise
avec efficacité aux roues arrières par une propulsion intransigeante.
Et comme le groupe ne renie pas pour autant ses origines avant-gardiste
("Rusty cage", "Jesus Christ pose") et hardcore ("Face pollution"),
l'ensemble brille par une diversité qui n'entâme en rien l'unité
conceptuelle. Le concept étant, je le rappelle, de faire littéralement
suffoquer l'auditeur. J'ai beau chercher, je ne trouve pas une
once de gras ni de mauvais sur cet album. Tout en muscles. Evidemment,
il en sera toujours pour objecter que Cornell hurle trop, que
la recette musicale avait déjà été éprouvée par des groupes
comme The Obsessed ou Trouble. Qu'ils viennent, je les attends.
Une bougie de voiture ("motorfinger") peut se révéler un très
efficace projectile une fois placée dans une fronde... |