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Est-il
possible de chroniquer un tel album ? Est-ce utile ? Et d'abord,
est-ce souhaitable ? Je me souviens avec angoisse de ces longues
séances scolaires au cours desquelles une prof syndiquée à l'ancienne
FEN, convaincue d'oeuvrer pour l'édification des masses, nous
apprenait à disséquer, tripatouiller serait plus juste, les
textes des grands auteurs, et à en tirer des enseignements définitifs.
La pauvre ne m'a servi à rien, rien, rien... Qu'elle le sache.
Très honnêtement, je me demande encore comment, à la suite de
ce type de torture, la simple vue d'un ouvrage sans dessins
ne provoque pas chez moi un dégoût de nature physique. Eh bien,
selon moi, pareil pour ce disque. Tenter de l'analyser d'une
façon pseudo-technique ferait encourir le risque de passer à
côté de son unité. Pourquoi toujours vouloir voir ce qu'il y
a derrière ? Pourquoi ne pas en demeurer aux apparences, aux
impressions, aux ombres portées sur la paroi de la caverne ?
Les meilleures oeuvres sont celles qui peuvent se résumer à
une impression. L'impression laissée par "The downward spiral"
était celle de l'introspection agressive, invasive et en mondovision,
avec en bout de course, un étrange sentiment de vide intérieur,
toutes tripes sorties, étalées et devenues res nullius.
Avec "The fragile", c'est l'inverse qui se produit, une espèce
de distance étant sciemment maintenue par Trent Reznor avec
l'auditeur. Dans "The downward spiral", l'auteur s'adressait
à son prochain. Dans "The Fragile", il s'intéresse à son lointain.
Voilà, c'est suffisant comme analyse. De toute façon, à quoi
bon écrire que cet album contient des mélodies d'une beauté
insensée ("The wretched", "The fragile", "La mer", I'm looking
forward to joining you, finally", "Ripe (with decay)"). Que,
oui, il est normal d'avoir envie de pleurer à l'écoute de "The
great below", même si on est par ailleurs un fan de Dismember.
Que Reznor a effectué un travail de titan sur le placement et
le traitement de sa voix, que la production définit à elle seule
le mot "intelligence"? A quoi bon rappeler aux plus jeunes que,
non, le morceau "Starfuckers, inc." n'est pas un plagiat de
Marylin Manson mais une réappropriation ironique de ce que ce
dernier a volé sans vergogne à son maître Reznor ? Tout ceci
ne sert à rien car tous ceux qui doivent acheter ce disque l'ont
déjà acheté, la semaine de sa sortie, et on constaté ces évidences.
Non, face à une telle magnificence, il convient de rester modeste
et ne pas jouer les apprentis chirurgiens. De toute façon, on
ne peut disséquer l'air que l'on respire. |