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NINE INCH NAILS "The Fragile"
(interscope - 1999)
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Est-il possible de chroniquer un tel album ? Est-ce utile ? Et d'abord, est-ce souhaitable ? Je me souviens avec angoisse de ces longues séances scolaires au cours desquelles une prof syndiquée à l'ancienne FEN, convaincue d'oeuvrer pour l'édification des masses, nous apprenait à disséquer, tripatouiller serait plus juste, les textes des grands auteurs, et à en tirer des enseignements définitifs. La pauvre ne m'a servi à rien, rien, rien... Qu'elle le sache. Très honnêtement, je me demande encore comment, à la suite de ce type de torture, la simple vue d'un ouvrage sans dessins ne provoque pas chez moi un dégoût de nature physique. Eh bien, selon moi, pareil pour ce disque. Tenter de l'analyser d'une façon pseudo-technique ferait encourir le risque de passer à côté de son unité. Pourquoi toujours vouloir voir ce qu'il y a derrière ? Pourquoi ne pas en demeurer aux apparences, aux impressions, aux ombres portées sur la paroi de la caverne ? Les meilleures oeuvres sont celles qui peuvent se résumer à une impression. L'impression laissée par "The downward spiral" était celle de l'introspection agressive, invasive et en mondovision, avec en bout de course, un étrange sentiment de vide intérieur, toutes tripes sorties, étalées et devenues res nullius. Avec "The fragile", c'est l'inverse qui se produit, une espèce de distance étant sciemment maintenue par Trent Reznor avec l'auditeur. Dans "The downward spiral", l'auteur s'adressait à son prochain. Dans "The Fragile", il s'intéresse à son lointain. Voilà, c'est suffisant comme analyse. De toute façon, à quoi bon écrire que cet album contient des mélodies d'une beauté insensée ("The wretched", "The fragile", "La mer", I'm looking forward to joining you, finally", "Ripe (with decay)"). Que, oui, il est normal d'avoir envie de pleurer à l'écoute de "The great below", même si on est par ailleurs un fan de Dismember. Que Reznor a effectué un travail de titan sur le placement et le traitement de sa voix, que la production définit à elle seule le mot "intelligence"? A quoi bon rappeler aux plus jeunes que, non, le morceau "Starfuckers, inc." n'est pas un plagiat de Marylin Manson mais une réappropriation ironique de ce que ce dernier a volé sans vergogne à son maître Reznor ? Tout ceci ne sert à rien car tous ceux qui doivent acheter ce disque l'ont déjà acheté, la semaine de sa sortie, et on constaté ces évidences. Non, face à une telle magnificence, il convient de rester modeste et ne pas jouer les apprentis chirurgiens. De toute façon, on ne peut disséquer l'air que l'on respire.
 
Alexis Kieffer
Decibels Storm - avril 2002