Début
février 2004, au petit matin : un coup de sonnette me tire
nuitamment de mon lit. Alors que j'avais à peine le temps
d'entrouvir ma porte, un énergumène dont je préfère taire
le nom me lançait :
- "Maître X, huissier de justice. Vous êtes bien Alexis Kieffer
? ".
N'étant pas marié et donc insusceptible de faire l'objet d'un
constat d'adultère, je lui avoue volontiers que oui, je le
suis, sans aucune restriction.
Le gaillard me lançait alors :
- "A la requête de l'association des défenseurs du vrai black
metal, je vous somme de m'indiquer si vous êtes pour ou contre
la sortie du prochain disque de Mayhem."
J'avais
certes saisi, à la lecture des forums, que l'annonce de la
sortie du prochain Mayhem avait provoqué une hostile effervescence
dans les calebasses d'illuminés qui pour la plupart tétaient
encore leur mère à l'époque de "Deathcrush"…
Mais je ne voulais pas croire à la rumeur selon laquelle ils
avaient décidé de se compter en envoyant chez les amateurs
de black metal des huissiers chargés de recueillir officiellement
leur position sur ce sujet de la plus haute importance : Mayhem
a-t-il encore le droit de faire des disques ?
Certains événements ont, comme ça, le don d'exciter la bile
de foutriquets qui se muent pour l'occasion en Fouquier-Tinville
de l'orthodoxie blackeuse…
Maintenant,
"Chimera", il est là. Je ne suis pas ici pour faire une revue
des chroniques et des forums, mais disons que certains qui
ont le cul bien merdeux se perdent désormais en circonlocutions
pour tenter de démontrer que même si c'est pas mal, c'est
pas aussi bien qu'avant…
Car il faut faire montre d'un sacré paquet de mauvaise foi
pour ne pas être impressionné par ce disque.
Pas seulement à cause de sa production énorme et de son entrée
en matière bestiale ("Whore"). Non, il flotte sur ce disque
une atmosphère de putréfaction, un absolu malaise. S'il est
vrai qu'un bon disque de black metal est avant tout une question
d'ambiance, celui-ci remplit le contrat haut-la-main.
Les
morceaux sont majoritairement brutaux, avec un recours assez
fréquents à des breaks dissonants et stressants. On est loin
de ces tristes concours de pauvreté qui hantent désormais
trop souvent ce style. "Chimera" est riche en changements
de rythmes, en blast-beats et en frénésies de toutes sortes.
Il est fiévreux. Il est également d'une remarquable sobriété,
avec une mention spéciale à Maniac qui utilise une voix qui,
sans rentrer dans le rang, se rapproche désormais plus des
canons du genre. Il s'agit dès lors d'un disque qui allie
le classicisme de la forme et l'avant-garde des structures.
Car il faut bien reconnaître que ce que joue Mayhem sur ce
disque, nul autre groupe ne le joue : c'est unique. Une fois
de plus, on ne peut nullement reprocher au groupe de faire
du sur place : il avance à grands pas.
On n'insistera pas sur le jeu d'Hellhammer, ni sur les parties
de guitares, très inspirées : tout ceci est désormais la marque
de fabrique du groupe.
On
s'extasiera en revanche sur la capacité de Mayhem à faire
entrer le black-metal dans une véritable ère de modernité,
sans user de clavier, séquences et, encore moins, d'orchestrations
symphoniques quelconques.
Des
morceaux comme "My death", "You must fall" ou "Chimera" créent
un climat oppressant comme il est finalement rare d'en rencontrer.
"Slaughter of dreams" est quant à lui une étonnante collection
de chorus de guitare déprimants et glauques à souhait. "Impious
Devious leper lord" s'ouvre sur une intro de basse qui prend
aux tripes et s'aventure ensuite dans un véritable déluge
rythmique, avec toujours en toile de fond cette basse qui
vrombit. "Chimera" est un disque qui ne recule jamais,
un disque guerrier et carnassier. Il fait sans discussion
passer le black metal dans un nouvel âge.
C'est
pourquoi je suis heureux d'avoir répondu "oui" à l'huissier...