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LED ZEPPELIN "How The West Was Won"
(atlantic )
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Avec le rock, j'avais tout pris dans le désordre, commencé par des trucs alors contemporains (U2, Simple Minds, Talk Talk...) et fait l'impasse sur les fondements. C'est comme ça, ne riez pas, que l'on se retrouve à découvrir les Who à 29 ans. C'est également comme ça que je n'ai à ce jour encore jamais sérieusement écouté un disque de Cream. Et encore, je ne dis pas tout, j'ai honte... Pour le hard-rock, j'avais décidé qu'il en irait différemment. Que j'avancerais par ordre chronologique. J'avais décidé que le premier disque de hard-rock que je me paierais serait également le premier disque de hard-rock tout court : le premier Led Zeppelin. Il était dit que je ne passerais pas à un autre groupe tant que je n'aurais pas écumé la discographie entière de celui-là. Que je n'écouterais pas les groupes des années 80 avant d'avoir écouté le bootleg, le dernier disque paru en 1979. J'allais agir avec ordre et méthode. J'ai relativement bien tenu parole avec Led Zep, puisque l'essentiel de mon année 1990 fut consacrée au décorticage frénétique et compulsif des albums du groupe. Pour le reste, à l'impossible nul n'est tenu, et il ne faut surtout pas me demander comment je suis directement passé, schématiquement, de Led Zep à Morbid Angel... Sans faire halte par les cases Judas Priest, ni Maiden. À peine un crochet par Slayer... De ce parcours atypique, il me reste une défiance inextinguible envers tout ce qui porte pantalon moule-burnes, chante trop haut ou agrémente ses concerts de marionnettes en carton-pâte... Je n'avais ainsi pas mon pareil pour railler les amateurs de heavy-metal et leur faire comprendre que tous leurs soi-disant héros n'étaient que des crottes comparés à Led Zep. Il demeurait néanmoins un domaine dans lequel je devais toujours finir par céder : le live. Car les fans de Maiden ou de Saxon avaient sur moi cette énorme supériorité, qu'eux, au moins, pouvaient encore écouter en concert leur groupe préféré. Et ne pas avoir à se contenter, du côté des disques live officiels, d'un bancal et raté " The Song Remains The Same ". Combien de discussions menées haut-la-main s'étaient achevées par un foireux match nul en raison de l'argument massue qu'on ne manquait pas de m'envoyer entre les dents in fine : " Ah ouais... Et The Song Remains The Same, c'est pas une merde peut-être ? ". À croire que mes contradicteurs se passaient le mot : " Tu le laisses venir sur Led Zep II et tu lui balances The Song Remains The Same ". Le cauchemar intégral. Alors que j'avais fini par abdiquer, il se dit que Jimmy Page envisageait de cesser de planquer sadiquement les fabuleuses bandes qu'il détenait par centaines. Il fut dit qu'un disque live utiliserait officiellement ces trésors. On indiqua même une date : le 27 mai 2003. Passons sur les nuits blanches qui précédèrent la date. Passons sur la peur d'être déçu et les remèdes estampillés Coué, du genre : " Page n'est pas fou : s'il ressort un live, il ne peut pas prendre le risque de faire dans le médiocre ". Et arrivons-en à l'essentiel : le disque. Que dis-je ? Les disques ! Car, oui, il y en a trois ! Environs deux heures trente de concert enregistrés sur deux soirs de juin 1972 en Californie. Un rêve ! Ce qui marque en premier lieu, est l'énormité du son. À couper au couteau. Savoir s'il est 100% d'origine ou s'il a été réarrangé ne m'intéresse nullement. Il est énorme, tout en étant spontané, voilà tout. Mention spéciale au son de Bonham : épais, profond, violent, tour à tour claquant ou vrombissant, il est phénoménal. Le " reste " du groupe est à l'avenant. Tous les morceaux sont interprétés avec âme et force. Même les longs solos rituels passent sans peine, sans que l'on ne regarde sa montre une seule fois. Il ressort de cet enregistrement une impression d'évidence et d'unité tout à fait étonnante. Le choix des morceaux est très malin, puisqu'il évite certaines redites avec " The song remains the same ", tout en, évidemment, ne faisant l'impasse sur aucun classique. Il faut entendre comme rugit " Whole lotta love ". Il faut saluer bas la façon dont le groupe parvient à étirer " Dazed and confused " jusqu'à 25 minutes sans jamais donner l'impression de tirer à la ligne ou de se perdre en démonstration gratuite. Insister sur l'incroyable cohésion qui anime les quatre héros, cette façon divine qu'ils ont de toujours retomber sur leur pattes, guidés par la meilleure section rythmique jamais entendue, avec un John Paul Jones qui s'applique à tisser une toile d'acier autour de cette furie. Se révolter contre le grief de dédain qui suit le groupe, alors que je n'ai jamais entendu un guitariste et un chanteur envoyer autant de clins d'œil musicaux au public. Avec cet album, Jimmy Page vient, tout bonnement, de remettre à plat la hiérarchie des albums live officiels. Et, accessoirement, de fignoler mon armure de défenseur du grand Zep' face aux laudateurs de toute la fange qui a suivi. Le 27 mai sera désormais férié.

 
Alexis Kieffer
Decibels Storm - mai 2003